Emile Zola, l’Argent (1891)
la Banque universelle (double de l’Expo): La lettre du banquier russe
de Constantinople, que Sigismond avait traduite, était une
réponse favorable, attendue pour mettre à Paris l'affaire en
branle ; et, dès le sur-lendemain, Saccard, à son réveil,
eut l'inspiration qu'il fallait agir ce jour-là même, qu'il devait
avoir, d'un, coup, avant la nuit, formé le syndicat dont il voulait
être sûr, pour placer à l'avance les cinquante mille actions
de cinq cents francs de sa société anonyme, lancée au
capital de vingt-cinq millions.
En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette
société, l'enseigne qu'il cherchait depuis longtemps. Les mots :
la Banque universelle, avaient brusquement flambé devant lui, comme en
caractères de feu, dans la chambre encore noire.
" La Banque universelle, ne cessa-t-il de répéter, tout en
s'habillant, la Banque universelle, c'est simple, c'est grand, ça
englobe tout, ça couvre le monde... Oui, oui, excellent ! la Banque
universelle ! "
[...] En haut, devant la
caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher des différences ;
et il fut surpris de la poignée de main cordiale que l'agent
échangea avec son client. D'ailleurs, dès qu'il fut assis dans le
cabinet, il expliqua sa visite, en le questionnant sur, les formalités,
pour faire admettre une valeur à la cote officielle.
Négligemment, il dit l'affaire qu'il allait lancer, la Banque
universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de crédit
créée surtout dans le but de patronner de grandes entreprises,
qu'il indiqua d'un mot. Mazaud l'écoutait, ne bronchait pas ; et, avec
une obligeance parfaite, il expliqua les formalités à remplir.
Extraits au sujet de l’Exposition
universelle de 1867:
[...]Un député
de la gauche venait de lancer le terrible cri " Le 2 décembre est
un crime ! " qui avait retenti d'un bout de la France à l'autre,
comme un réveil de la conscience publique. Il était nécessaire
de répondre par de grands actes, la prochaine Exposition universelle
décuplerait le chiffre des affaires, on allait gagner gros au Mexique et
ailleurs, dans le triomphe de l'empire à son apogée.
[...] Et, en effet, Hamelin,
ayant dû retarder son départ, assista avec surprise à une
hausse rapide des actions de l'Universelle. A la liquidation de la fin de mai,
le cours de sept cents francs fut dépassé. Il y avait là
l'ordinaire résultat que produit toute augmentation de capital : c'est
le coup classique, la façon de cravacher le succès, de donner un
temps de galop aux cours, à chaque émission nouvelle. Mais il y
avait aussi la réelle importance des entreprises que la maison allait
lancer ; et de grandes affiches jaunes, collées dans tout Paris,
annonçant la prochaine exploitation des mines d'argent du Carmel,
achevaient de troubler les têtes, y allumaient un commencement de
griserie, cette passion qui devait croître et emporter toute raison. Le
terrain était préparé, le terreau impérial, fait de
débris en fermentation, chauffé des appétits exaspérés,
extrêmement favorable à une de ces poussées folles de la
spéculation, qui, toutes les dix à quinze années,
obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant après elles que des
ruines et du sang. Déjà, les sociétés
véreuses naissaient comme des champignons, les grandes compagnies
poussaient aux aventures financières, une fièvre intense du jeu
se déclarait, au milieu de la prospérité bruyante du
règne, tout un éclat de plaisir et de luxe, dont la prochaine
Exposition promettait d'être la splendeur finale, la menteuse
apothéose de féerie. Et, dans le vertige qui frappait la foule,
parmi la bousculade des autres belles affaires s'offrant sur le trottoir,
l'Universelle enfin se mettait en marche, en puissante machine destinée
à tout affoler, à tout broyer, et que des mains violentes
chauffaient sans mesure, jusqu'à l'explosion.
[...] Ce fut le 1er avril que
l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au milieu de fêtes, avec un
éclat triomphal. La grande saison de l'empire commençait, cette
saison de l'empire commençait, cette saison de gala suprême, qui
allait faire de Paris l'auberge du monde, auberge pavoisée, pleine de
musiques et de chants, où l'on mangeait, où l'on forniquait dans
toutes les chambres. Jamais règne, à son apogée, n'avait
convoqué les nations à une si colossale ripaille. Vers les
Tuileries flamboyantes, dans une apothéose de féerie, le long
défilé des empereurs, des rois et des princes, se mettait en
marche des quatre coins de la terre.
Et ce fut à la
même époque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura
l'hôtel monumental qu'il avait voulu, pour y loger royalement
l'Universelle. Six mois venaient de suffire, on avait travaillé jour et
nuit, sans perdre une heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'à
Paris ; et la façade se dressait, fleurie d'ornements, tenant du temple
et du café-concert, une façade dont le luxe étalé
arrêtait le monde sur le trottoir. A l'intérieur, c'était
une somptuosité, les millions des caisses ruisselant le long des murs.
Un escalier d'honneur conduisait à la salle du conseil, rouge et or,
d'une splendeur de salle d'opéra. Partout, des tapis, des tentures, des
bureaux installés avec une richesse d'ameublement éclatante. Dans
le sous-sol, où se trouvait le service des titres, des coffres-forts
étaient scellés, immenses, ouvrant des gueules profondes de four,
derrière les glaces sans tain des cloisons, qui permettaient au public
de les voir, rangés comme les tonneaux des contes, où dorment les
trésors incalculables des fées. Et les peuples avec leurs rois, en
marche vers l'Exposition, pouvaient venir et défiler là :
c'était prêt, l'hôtel neuf les attendait, pour les aveugler,
les prendre un à un à cet irrésistible piège de
l'or, flambant au grand soleil.
[...] Le bruit se
répandit, vague et léger encore, que Saccard préparait une
nouvelle augmentation du capital. De cent millions, il voulait le porter
à cent cinquante. C'était une heure de particulière
excitation, l'heure fatale où toutes les prospérités du
règne, les immenses travaux qui avaient transformé la ville, la
circulation enragée de l'argent, les furieuses dépenses du luxe,
devaient aboutir à une fièvre chaude de la spéculation.
Chacun voulait sa part, risquait sa fortune sur le tapis vert, pour se
décupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en une nuit. Les
drapeaux de l'Exposition qui claquaient au soleil les illuminations et les
musiques du Champ-de-Mars, les foules du monde entier inondant les rues,
achevaient de griser Paris, dans un rêve d'inépuisable richesse et
de souveraine domination. Par les soirées claires, de l'énorme
cité en fête, attablée dans les restaurants exotiques,
changée en foire colossale où le plaisir se vendait libre ment
sous les étoiles, montait le suprême coup de démence, la
folie joyeuse et vorace des grandes capitales menacées de destruction.
Et Saccard, avec son flair de coupeur de bourses, avait tellement bien senti
chez tous cet accès, ce besoin de jeter au vent son argent, de vider ses
poches et son corps, qu'il venait de doubler les fonds destinés à
la publicité, en excitant Jantrou au plus assourdissant des tapages.
Depuis l'ouverture de l'Exposition, tous les jours, c'étaient, dans la
presse, des volées de cloche en faveur de l'Universelle. Chaque matin
amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le monde[...]
[...] Et cette exaltation des
titres de l'Universelle, cette ascension qui les emportait comme sous un vent
religieux, semblait se faire aux musiques de plus en plus hautes qui montaient
des Tuileries et du Champ- de-Mars, des continuelles fêtes dont
l'Exposition affolait Paris. Les drapeaux claquaient plus sonores dans l'air
lourd des chaudes journées, il n'y avait pas de soir où la ville
en feu n'étincelât sous les étoiles, ainsi qu'un colossal
palais au fond duquel la débauche veillait jusqu'à l'aube. La
joie avait gagné de maison en maison, les rues étaient une
ivresse, un nuage de vapeurs fauves, la fumée des festins, la sueur des
accouplements, s'en allait à l'horizon, roulait au-dessus des toits la
nuit des Sodome, des Babylone et des Ninive. Depuis mai, les empereurs et les
rois étaient venus en pèlerinage des quatre coins du monde, des
cortèges qui ne cessaient point, près d'une centaine de
souverains et de souveraines, de princes et de princesses. Paris était
repu de Majestés et d'Altesses ; il avait acclamé l'empereur de
Russie et l'empereur d'Autriche, le sultan et le vice-roi d'Egypte ; et il
s'était jeté sous les roues des carrosses pour voir de plus
près le roi de Prusse, que M. de Bismarck suivait comme un dogue
fidèle. Continuellement, des salves de réjouissance tonnaient aux
Invalides, tandis que la foule s'écrasait à l'Exposition, faisait
un succès populaire aux canons de Krupp, énormes et sombres, que
l'Allemagne avait exposés. Presque chaque semaine, l'opéra
allumait ses lustres pour quelque gala officiel. On s'étouffait dans les
petits théâtres et dans les restaurants, les trottoirs
n'étaient plus assez larges pour le torrent débordé de la
prostitution. Et ce fut Napoléon III qui voulut distribuer
lui-même les récompenses aux soixante mille exposants, dans une
cérémonie qui dépassa en magnificence toutes les autres,
une gloire brûlant au front de Paris, le resplendissement du
règne, où l'empereur apparut, dans un mensonge de féerie,
en maître de l'Europe, parlant avec le calme de la force et promettant la
paix. Le jour même, on apprenait aux Tuileries l'effroyable catastrophe
du Mexique, l'exécution de Maximilien, le sang et l'or français
versés en pure perte ; et l'on cachait la nouvelle, pour ne pas
attrister les fêtes. Un premier coup de glas, dans cette fin de jour
superbe, éblouissante de soleil.
[...] Au lendemain de
l'Exposition, dans Paris grisé de plaisir et de puissance, l'heure
était unique, une heure de foi au bonheur, la certitude d'une chance
sans fin. Toutes les valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient
des crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le
marché, le congestionnait jusqu'à l'apoplexie, tandis que
dessous, sonnait le vide, le réel épuisement d'une règne
qui avait beaucoup joui, dépensé des milliards en grands travaux,
engraissé des maisons de crédit énormes, dont les caisses
béantes s'éventrait de toutes parts. Au premier craquement,
c'était la débâcle.
[...] " On dit que nous
aurons la guerre en avril... Ça ne peut pas finir autrement, avec ces
armements formidables. L'Allemagne ne veut pas nous laisser le temps
d'appliquer la nouvelle loi militaire que va voter la Chambre... Et,
d'ailleurs, Bismarck... "
Pillerault éclata de rire.
" Fichez-moi donc la paix, vous et votre Bismarck !... Moi qui vous parle,
j'ai causé cinq minutes avec lui, cet été, quand il est
venu. Il a l'air très bon garçon... Si vous n'êtes pas
content, après l'écrasant succès de l'Exposition, que vous
faut-il ? Eh ! mon cher, l'Europe entière est à nous. "
Moser hocha désespérément la tête. Et, en phrases
que coupaient à chaque seconde les bousculades de la foule, il continua
à dire ses craintes. L'état du marché était trop
prospère, d'une prospérité pléthorique qui ne
valait rien, pas plus que la mauvaise graisse des gens trop gras. Grâce
à l'Exposition, il avait poussé trop d'affaires, on
s'était engoué, on en arrivait à la pure démence du
jeu. Est-ce que ce n'était pas fou, par exemple, l'Universelle à
trois mille trente?