André Bazin, Le
Cinéma de l’Occupation et de la Résistance
“De l’art de ne
pas voir les films”
Les vaches maigres se
succèdent. Je parle
hélas au figuré. Je
n’ai pu me résigner cette quinzaine à aller au
cinéma. Entre La
Collection Ménard et Le Bal
des Passants,
l’hésitation n’est malheureusement même pas
possible. [...] [L]a plupart des films peuvent se juger
sur de très minces éléments, quelquefois sur leur titre
(mais il a Les Anges du Péché), presque toujours sur une simple photographie. Un examen rapide des photographies de
publicité, à la porte des cinémas, permet
déjà une large élimination. Il est presque toujours possible de discerner sur ce seul
critère un mauvais film.
75% de la production pourrait ainsi être jugée sans
appel. Exercez-vous à ce
travail. Il n’y faut pas
autant d’étude pour la graphologie. La caractérologie élémentaire du film
de votre quartier ne requiert qu’un peu de jugement et de psychologie.
La qualité proprement
technique de la photographie vous donne déjà une indication. On peut partir de ce principe que la
bêtise est homogène (j’excepte, naturellement, Abel Gance,
éclatante confirmation de la règle). Une bonne photographie est aussi une photographie
intelligente. On est du moins
assuré que, même si le film est mauvais, il ne sombrera pas dans
la niaiserie.
C’était, par exemple, le cas du Baron Fantôme de Serge de Poligny.
On peut aussi se
référer aux acteurs.
Méfiez-vous de la multiplicité des vedettes; elle
révèle presque toujours la pauvreté du scénario. La conjonction des Raimu, Fernandel,
Michel Simon, Jules Berry, Jean Tissier, etc. ... est a priori un fâcheux indice. Bien sûr, il y a de temps en temps un Carnet de Bal. Mais,
soyez tranquille, on finit assez vite par le savoir. [...] Les
salons somptueusement insignifiants, les chambres à coucher comme des
halls de gare, les escaliers de marbre à double volée
révèlent souvent avec d’autres indices la démagogie
esthétique, l’inflation de ce qui voudrait être les signes
extérieurs de la beauté.
Vous finirez par distinguer
des éléments plus subtils encore. Par sentir, avec quelque expérience du cinéma,
à quelle famille de navets appartient le film dont vous analysez la photographie.